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Le blog artistique de Michel Théron
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On ne répond pas à son père…

On ne répond pas à son père…

Tout texte littéraire se rattache à un texte antérieur, de façon plus ou moins consciente. J'ai entrepris de rattacher plusieurs de mes textes et de mes livres à un texte fondateur de notre culture, celui de la Bible. Je le vois comme un monument de Littérature, dont les parties se renvoient les unes aux autres, tel celui du Nouveau Testament, qui est une réécriture inventive du Premier. Inventer signifie ici et à la fois trouver de l'ancien et ajouter du nouveau. Le texte biblique est ainsi toujours fait d'emprunts et de citations. Il est instituant souvent, discutable parfois. Dans ses marges j'ai entrepris ici mes propres variations.

Intertextualité littéraire (D.R.)

 

Pas de réplique ! La main levée accompagne la voix tonitruante. « On ne répond pas à son père… »
Ce pouvoir est absolu, discrétionnaire. Le pourquoi, on ne le saura jamais. Cela est. C’est comme ça, et c’est tout. Cela est, point. Rien à ajouter. Pas de justification, simple tautologie. Je suis ton père, et je suis qui je suis*.
Mais l’enfant ne comprend rien à tout cela. Papa, qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce que je t’ai fait ? Dis-moi, rends-moi compte. Au moins, si j’ai fauté, pardonne-moi, prends pitié…
Rien à dire. Je pardonne si je veux, j’ai pitié si je veux. C’est mon affaire, pas la tienne. Je fais grâce à qui je fais grâce, j’ai pitié de qui j’ai pitié.** Attention donc à ma colère, elle peut t’anéantir.
– L’enfant pleure, il ne comprend pas.
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Puis il grandit, l’ancien enfant a naturellement à son tour des enfants. C’est un rôle à jouer, se dit-il. Il faut bien qu’il y ait une autorité. Les sociétés ne fonctionnent que comme cela. Où va-t-on si on discute ? Bien sûr, tout cela, il faut grandir, mûrir, pour l’apprendre. Aujourd’hui en tout cas je préfère une injustice à un désordre.
Alors recommence l’antienne. Tu m’embêtes. On ne répond pas à son père…  De toute façon, c’est comme cela que j’ai été moi-même élevé, et mon père par mon grand-père. Est-ce que je m’en suis mal sorti ? Et puis j’ai mon pouvoir à préserver, je ne veux pas que tu me détrônes. Tu comprendras plus tard, quand ce sera ton tour. Tout père voit dans son fils son propre assassin (depuis Œdipe tout le monde le sait). Aussi depuis que tu es né tu as pris bien de la place ici, tu m’as beaucoup dérobé, beaucoup volé de ta mère : je ne l’ai pas supporté, et maintenant c’est toi ou moi, de toute façon. Pour l’instant le combat n’est pas égal, tu le vois bien.
Ne demande pas ma pitié : Je fais grâce à qui je fais grâce, j’ai pitié de qui j’ai pitié.**
Et puis n’oublie pas que je peux te briser : tu n’es que terre entre mes mains. Qui es-tu pour contester avec moi ? Que dira le vase d’argile à celui qui l’a formé ?***
– L’enfant pleure, encore…
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On dit ensuite (les spécialistes, ceux qui savent) qu’il ne faut pas tout prendre au tragique, qu’il faut toujours contextualiser les paroles, qu’aussi la toute-puissance peut s’exercer dans tous les sens, que si la grâce est arbitraire, chacun peut en bénéficier, que ce qui n’est garanti à personne peut être donné à tous. Que le soleil brille pour tous, méchants et bons**** n’est pas qu’iro­nique, ou absurde. Que chacun peut avoir sa chance, indépendamment de son mérite. Qu’on ne sait jamais, etc. Peut-être… C’est bien tourné en tout cas, bien subtil. – Mais l’enfant pleure toujours…
Aussi sachons lire dans le regard immédiat des enfants : incompréhension, imploration, certes, et très souvent. Mais un jour, peut-être, y viendra le mépris. Et à ce regard, si on ne répond pas à son père, que répondre ?
 
* Exode 3/14 : Dieu dit à Moïse : « Je suis qui je suis. »
** Exode 33/19 : Et il dit : « Je fais grâce à qui je veux faire grâce et j’ai pitié de qui je veux avoir pitié. »
> Cette parole est reprise dans Romains 9/15.
*** Isaïe 45/9 : Malheur à l’homme qui intente un procès à celui qui l’a façonné, lui qui n’est qu’un vase parmi d’autres vases de terre ! L’argile dit-elle au potier: « Que fais-tu? » ou : « Ton travail est mal fait » ?    
> Cette parole est reprise dans Romains 9/20 : Ô homme, toi plutôt, qui es-tu pour contester avec Dieu ? Le vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé : « Pourquoi m’as-tu fait ainsi ? »
**** Matthieu 5/45 : … afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes.
 
Illustration de Stéphane Pahon

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Ce texte est extrait de mon ouvrage En marge de la Bible - Fictions bibliques I, édité chez BoD. Illustré de dessins originaux de l'artiste Stéphane Pahon, il est disponible en deux formats, papier et livre électronique (e-book). On peut en feuilleter le début en cliquant ci-dessous sur Lire un extrait. On peut aussi l'acheter, et voir les autres titres de la collection à laquelle il appartient, en cliquant sur Vers la librairie BoD.

En marge de la Bible
Théron, Michel
15,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Chaque livre est une réécriture : il s'écrit dans les marges d'un autre, ou d'autres. Celui-ci s'inscrit dans les marges du Livre par excellence, la Bible, dont il actualise certains passages. Ces actualisations servent parfois l'intention du texte initial, mais parfois aussi en problématisent le contenu, quand il n'a plus semblé admissible pour un esprit libre et indépendant. L'appel constant à la sensibilité, propre à la littérature, permet ainsi de corriger ce que (...)

On peut aussi se procurer ce livre en le commandant en librairie (diffusion SODIS), ou sur les sites de vente en ligne.

 

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Pour voir la liste de tous mes livres édités chez BoD, cliquer : ici.