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Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
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Désir et perversion

Désir et perversion

Je pense de plus en plus que ce qui fait l’humanité d’un être est la parole, la possibilité avec l’autre de l’échange de mots. Or celle-ci est refusée par exemple lorsque le narrateur proustien, dans Albertine disparue, « possède » Albertine seulement lorsqu’elle dort. Éveillée, elle lui résiste, parce que différente de lui. Mais endormie elle lui est enfin « soumise » :

Étendue de la tête aux pieds sur mon lit, dans une attitude d’un naturel qu’on n’aurait pu inventer, je lui trouvais l’air d’une longue tige en fleur qu’on aurait disposée là, et c’était ainsi en effet : le pouvoir de rêver, que je n’avais qu’en son absence, je le retrouvais à ces instants auprès d’elle, comme si, en dormant, elle était devenue une plante. Par là, son sommeil réalisait, dans une certaine mesure, la possibilité de l’amour ; seul, je pouvais penser à elle, mais elle me manquait, je ne la possédais pas. Présente, je lui parlais, mais j’étais trop absent de moi-même pour pouvoir penser. Quand elle dormait, je n’avais plus à parler, je savais que je n’étais plus regardé par elle, je n’avais plus besoin de vivre à la surface de moi-même.      

En fermant les yeux, en perdant la conscience, Albertine avait dépouillé, l’un après l’autre, ses différents caractères d’humanité qui m’avaient déçu depuis le jour où j’avais fait sa connaissance. Elle n’était plus animée que de la vie inconsciente des végétaux, des arbres, vie plus différente de la mienne, plus étrange, et qui cependant m’appartenait davantage. Son moi ne s’échappait pas à tous moments, comme quand nous causions, par les issues de la pensée inavouée et du regard. Elle avait rappelé à soi tout ce qui d’elle était au dehors ; elle s’était réfugiée, enclose, résumée, dans son corps. En le tenant sous mon regard, dans mes mains, j’avais cette impression de la posséder tout entière que je n’avais pas quand elle était réveillée. Sa vie m’était soumise, exhalait vers moi son léger souffle.

J’ai cité exprès longuement cette scène impressionnante, car elle prétend nous donner rien de moins que les conditions indispensables à « la possibilité de l’amour » ! En fait, et heureusement, il ne s’agit que d’une seule de ses modalités. Mais ce texte expose très lucidement et crûment où peut mener l’amour-désir si on le pousse à ses extrêmes conséquences. Le désir de captation, de « possession » aboutit tout naturellement au meurtre de son objet : toute vie humaine doit lui être arrachée, déniée : Albertine est « végétalisée ». Mais encore une plante vit-elle ! Or en définitive on n’aime bien que des morts, car ils ne nous résistent pas.

 

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Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :

 

ISBN : 9782322458394