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Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
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Désir et absence

Désir et absence

... Je me méfie des proverbes, où l’on voit d’habitude la sagesse des nations, et je me plais à les renverser. À l’inverse donc de ce qu’on dit, il arrive dans la vie que les absents aient toujours raison. Loin des yeux, près du cœur. Major e longinquo reverentia, disaient les Latins : la considération augmente avec l’éloignement.

 Ne méprisons pas ce rôle salvateur de la distance : il a beaucoup à nous apprendre, même si l’on se situe dans un autre type d’amour que celui de la passion, et chacun peut en faire son profit. Dans le cas d’un amour mature aussi il faut parfois savoir garder distance avec l’autre, pour éviter la tyrannie du temps et le refroidissement de l’habitude. Tant l’imaginaire, en nos vies, garde de prestige ! ...

... « L’amour, disait Andy Warhol, est meilleur dans les rêves que dans les draps. » On connaît aussi la remarque humoristique, attribuée à Clemenceau : « Le meilleur moment en amour, c’est quand on monte l’escalier ». Mais c’est là une remarque que l’on peut généraliser, et dont on peut tirer toute une vision du monde, ou toute une philosophie, qui a d’ailleurs des antécédents importants. La qualifier d’idéaliste ne l’empêche pas d’exister et, surtout pour certains êtres, d’être profondément sentie. Il y a en effet comme une logique du désir poussé à ses conséquences extrêmes.

C’est dans la veille de la fête qu’on peut voir la vraie fête, le vrai dimanche dans le samedi soir, les vraies vacances le jour où on les prend. D’un certain point de vue, toute entrée effective dans le réel, tout accomplissement portent en eux le germe d’une malédiction, et « achever » signifie à la fois « parfaire », et tuer ». Que veut-on dire, quand on dit de quelqu’un qu’il est « fini » ? Accompli, ou mort (has been) ? Les psychologues ont relevé ce qu’ils appellent le « syndrome de l’accomplissement total ». Par exemple celui dont a été atteint Amstrong, le premier homme à avoir marché sur la lune : ayant accompli ce qu’il désirait le plus, il est entré dans une grave dépression.

À bien des égards, il semble qu’on n’est heureux qu’avant de l’être. Il y a une sorte de fatalité inhérente à toute réalisation, fruit de toute décision qui est aussi un meurtre ou une occision, et de tout accomplissement. Elle est le regret de ce qui l’a précédé : l’indétermination, riche de tous les possibles. Toute œuvre réalisée est un peu comme le masque mortuaire de son intention. Ce qui est fait, effraie.

Il est bien rare que dans la vie les fruits passent, selon le mot du poète, la promesse des fleurs. Ainsi on aime le printemps, parce qu’il est promesse. Mais pas l’été, qui est réalisation. On comprend pourquoi Flaubert, au début de Bouvard et Pécuchet, ait pu parler de

... la tristesse des jours d’été ...

Il est bizarre que l’expression « laisser à désirer » soit chez nous empreinte d’une coloration péjorative. Il faut, au contraire, laisser à désirer, car sitôt satisfait, le désir peut disparaître, ou au moins diminuer. C’est pourquoi on peut menacer quelqu’un de la réalisation de ce qu’il souhaite le plus profondément. Les dieux nous punissent en nous exauçant. Que se passerait-il par exemple si nous changions nos cartes de vœux : « Je vous souhaite de ne pas obtenir cette année tout ce que vous désirez » ? Nous pourrions essayer, nous verrions bien… Car s’il est dur de ne pas obtenir ce qu’on souhaite, il est dur aussi de l’obtenir...

 

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Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :