Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
Menu
Désir et souvenir

Désir et souvenir

... Cependant, comme chaque chose a plusieurs faces, aspects et nuances, j’entrevois dans la disparition de la sidération amoureuse une occasion de sursaut, de rebondissement ou de résilience. Ceux qui s’engagent, volontairement ou non (mais ont-ils le choix ?) dans la voie de l’amour-désir pourront trouver ici une consolation aux déboires qu’il peut leur apporter. La main lave la main, dit un proverbe grec. De même Hölderlin : « Là où est le mal, là est aussi le remède. » Et aussi Nietzsche : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. » Ici donc, le remède pourrait résider dans le souvenir même de ce qui une fois a été vécu. Et ce, même si ce souvenir peut s’embellir de la distance qui sépare le passé du présent.

Je sais bien que selon certains il est une torture supplémentaire, eu égard à la splendeur déjà connue et maintenant perdue. C’est ce que dit Dante par exemple, lorsqu’il montre les damnés torturés par le souvenir de leur vie heureuse sur la terre.

Pourquoi m’avoir tant donné, 
Pour tout me reprendre un jour ?

chantait naguère Rina Ketty. Tout amoureux brusquement quitté peut prendre cette idée à son compte.

Mais on peut faire ici une conversion, idéaliste si l’on veut, en tout cas fréquente et salvatrice, celle par exemple de Musset dans « Souvenir », critiquant la position de Dante :

Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère      
Qu’un souvenir heureux dans les temps de malheur ?      
Un souvenir heureux est peut-être sur terre          
        Plus vrai que le bonheur.

Le souvenir du bonheur peut donc tuer le malheureux de maintenant, mais il peut aussi le faire vivre, lui en donner une raison. Le souvenir peut être vu comme caution, garantie d’un avenir, puisqu’il a été une fois, et ne peut nous être enlevé :

Je me dis seulement : ‘À cette heure, en ce lieu,  
Un jour je fus aimé, j’aimais. Elle était belle.’     
J’enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,    
        Et je l’emporte à Dieu.

Le souvenir de l’amour est comparable à ce ktèma es aei, ce trésor pour l’éternité, à quoi Thucydide compare l’histoire. « Dieu lui-même, disait le sage antique Agathon, ne peut faire que ce qui a été n’ait pas été. » Si donc tu as été amoureux, même si l’amour s’est éloigné de ta vie, sache qu’au moins tu l’as connu une fois, chance que bien d’autres n’ont pas eue sans doute : c’est désormais ta provision sur le chemin de ta vie, ton viatique. La sagesse populaire dit qu’on ne peut être et avoir été. Elle a tort : on peut être pour avoir été...

 

*

Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :