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n pense voir le tout des choses, leurs tenants et aboutissants en chaque circonstance. On se glorifie de cette omniscience, on en fait parade dans le Grand Théâtre, et on peut en recueillir même des applaudissements. Pourtant on a tort. Il n’est pas aisé en effet d’accéder à la vision d’ensemble ou synoptique, à la Grande Image. La plupart du temps on ne voit que par fragments. C’est aussi la façon dont on vit. La vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas. Impossible de réunifier l’ensemble du puzzle.
Et on ne parle que de la même façon. Cette photo pourrait illustrer un discours fait de bribes, infimes reliques d’une Vérité générale qui a éclaté en une infinité de morceaux. Comme ce monde brisé qu’évoquaient les anciens gnostiques, rescapé atomisé d’une catastrophe créationnelle. La Totalité initiale, ou la Vérité, on en peut avoir la nostalgie, mais on ne peut plus y accéder. Contentons-nous de quelques parcelles, qui nous en donnent simplement l’idée.
Ainsi le gaura de ma photo se réduit-il à quelques traits esquissés. Ainsi pensée et langage sont-ils aussi aujourd’hui voués à la modestie. Les grands discours qu’on nous a enseignés sont ou morts ou moribonds. Religieux d’abord, puis laïcisés, invitant qui au salut, qui au sacrifice, nous n’y croyons plus. Sur leurs ruines le discours n’est plus triomphant, mais précautionneux, hésitant. L’enquête succède à la conquête.
Que pouvons-nous dire en effet aujourd’hui dont nous ne voyions aussitôt la justesse de l’opposé ? Tout change dans le monde de l’esprit, et tout y est affaire de contexte, de mise au point mentale : une assertion n’y peut jamais être que ponctuellement valide, et non pas universellement vraie.
Nous reste seule la tâche de la mise au point. Dans la photo elle a été faite sur les trois fleurs-papillons, le reste étant oublié. Dans l’esprit la tâche pareillement est celle de l’accommodation. Si l’on choisit telle idée, il faut savoir que d’autres visions sont possibles : d’autres contextes, d’autres accommodations, d’autres mises au point existent, qui ruinent toute prétention à l’omniscience. Salutaire est cette constatation. Mais qui rien ne sait, de rien ne doute.