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On en rêve toujours. Mais l’a-t-on bien analysé ? Au départ, il y a je dirai une « érotisation » générale du climat, comme celle que vit Colin faisant sa toilette au début de L’Écume des jours de Boris Vian. Comme on dit familièrement : « Il y a de l’amour dans l’air ». Rien d’étonnant alors à ce que dès lors pour Colin tous les chemins, comme dit le romancier, mènent à Chloé. Ce qu’on appelle ordinairement coup de foudre est ici préparé par une attente préalable. On le définit d’habitude comme le fait de reconnaître quelqu’un qu’on ne connaît pas. S’il y a cette attente qui le fonde, le phénomène est compréhensible. On peut tomber amoureux, comme on dit, de n’importe qui, car on préfère le désir lui-même à son objet.
Le problème est que si les coups de foudre de ce type sont légion, il y a très peu de chance statistiquement parlant qu’en un même lieu, en un même endroit, deux personnes éprouvant le même désir se rencontrent. Peut-être les mathématiciens pourraient-ils nous le dire ! En tout cas, le coup de foudre unilatéral existe bien, et est très fréquent. Mais les coups de foudre partagés, beaucoup moins, tout simplement parce que deux êtres mis face à face n’ont pas forcément le même désir d’union, ne sont pas au même niveau d’attente, ou n’en sont pas dans leur vie au même stade d’évolution et d’expérience. Se produisent alors ce qu’on pourrait appeler des entrecroisements ou des chiasmes amoureux.
Le film Brève histoire d’amour, de Kieslowski (1988), le montre bien. La jeune femme blessée et désabusée par les hommes, et pour cette raison rendue cynique, détruit en le poussant au suicide le jeune homme qui l’aime pourtant sincèrement, en lui disant que l’amour n’existe pas. On fait payer à celui qui n’en peut mais, qui souvent est très naïf et peut même en mourir, tout le mal que les autres nous ont fait. Pour reprendre le titre de la pièce de Musset, on ne badine pas avec l’amour. Que ne sommes-nous toujours au même point de progression dans la vie que tous ceux ou celles que nous rencontrons !
Le mythe de Tristan et Yseult est obligé de recourir à la magie du philtre pour présenter un coup de foudre partagé. Très souvent au contraire, en vertu de la « loi » d’attraction-répulsion précédemment remarquée, le partenaire vers qui se porte notre désir se dérobe, et plus nous insistons, plus nous l’importunons.
Je ne me fais guère d’illusion. On rêvera toujours du coup de foudre, car ce qu’on y éprouve est magique et éblouissant. On peut s’en contenter sans doute, si terne paraît la vie à côté de lui. Simplement, n’en attendons pas toujours naïvement réciprocité, et pensons que les êtres n’ont pas tous le même passé et ne sont pas au même degré d’évolution dans leurs existences, ce qui problématise les rencontres. Si nous l’espérons, sachons qu’il y a de grandes probabilités qu’il y soit question de nous seul, et non pas forcément de la rencontre effective d’un Autre…
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Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :
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