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ien sûr, tout ce qui vient d’être dit peut rendre certains perplexes sur l’opportunité d’éprouver l’amour de désir. Il ouvre en effet toujours à un inconnu déstabilisant, qui nous arrache à un autre désir qui nous vient souvent de ses échecs mêmes : celui de l’autarcie. Peut-être voudrions-nous être comme les philosophes cyniques, comme Diogène, autosuffisants ? Pourrions-nous dire comme lui à Alexandre, le maître du monde : « Tu me fais de l’ombre. Ôte-toi de mon soleil » ?
« Le bonheur, disait Épictète, appartient à ceux qui se suffisent à eux-mêmes. » Le même philosophe nous dit que c’est l’imagination, les projections fantasmatiques diverses que nous faisons sur les êtres et les choses, qui nous rendent malheureux : « Ce qui tourmente les hommes ce ne sont pas les choses, mais l’idée qu’ils s’en font ». C’est un fait que la tête d’autrui est un bien triste lieu pour que l’homme en fasse le siège de son bonheur. C’est ce que peut se dire, de rage, quiconque vient d’être confronté à une rupture amoureuse qui n’est pas de son fait : fusillé à bout portant...
Et en effet face à cette logique pure, il y a un illogisme à vouloir sortir de soi, à faire dépendre son destin d’un ou d’une autre. Mais peut-être aussi est-il humain de vouloir le faire, même au prix de la souffrance. Katherine Mansfield parle bien de this terrible desire to establish contact. Ce « terrible désir d’établir un contact », est-il possible de ne pas l’éprouver ? Et est-ce souhaitable ?
Certes le bouddhisme ici est d’une parfaite logique, quand il dit que la souffrance vient du désir : soit on n’obtient pas ce qu’on désire, et dans ce cas on est frustré ; soit on l’obtient, et dans ce cas on est déçu. Pour se délivrer de la souffrance, il faut se délivrer de ce qui la cause, c’est-à-dire du désir. Il n’est pas de position plus rationnelle ou raisonnable que cela. Nos sagesses antiques l’ont aussi soutenue, recherchant l’ataraxia (absence de trouble) et l’apatheia (absence de désir).
Au surplus, comme rien ne dure et comme « tout s’écoule », selon Héraclite, ou bien comme tout n’est qu’impermanence, selon le Bouddha (l’enseignement est ici le même), nous serions mal venus de nous plaindre de la disparition de tel ou tel désir dans le flot du temps. Rien ne demeure stable, pas plus l’amour qu’autre chose. Le moi-même, l’ego, n’est qu’une illusion de plus, puisqu’il change sans cesse.
Mais pareille position, pour être si « sûre », est-elle pour autant humaine ? Voyez ce que La Fontaine dit de tous ces sages, à propos de l’« indiscret stoïcien » du « Philosophe scythe » :
Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.
Écoutons aussi en regard sa confidence émouvante, dans « Les Deux pigeons » :
Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?
Ai-je passé le temps d’aimer ?
La question qui se pose donc est celle d’un amour plus mature que celui que j’ai envisagé jusque là. Mais pour autant l’autarcie n’est pas à abandonner complètement. Aussi en défendrai-je plus loin l’idée d’une certaine forme comme condition à une relation amoureuse équilibrée et épanouie. On est toujours en effet en ces matières sur le fil du rasoir, et prompt à passer d’une idée à ce qui est apparemment, mais apparemment seulement, son contraire. Il faut se rendre compte de cette complexité essentielle si l’on veut vraiment savoir aimer.
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Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :
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ISBN : 9782322458394