Faut-il aimer sa famille ? On ne la choisit pas, c’est un fait évident. Parfois on s’y trouve bien, comme dans un refuge. Le héros de Sans famille, d’Hector Malot, voudrait bien en avoir une. Mais aussi parfois on s’y sent prisonnier, et la tragédie peut s’intituler alors : En famille. Tout le monde, dit Jules Renard dans Poil de carotte, n’a pas la chance d’être orphelin.
Maintes œuvres stigmatisent la famille, en tant que lieu emprisonnant, non ouvert au vent du large. « Familles je vous hais, foyers clos, portes refermées, possessions jalouses du bonheur ! », écrit Gide dans ses Nourritures terrestres. Réunion aussi sous le même toit de personnes qui s’entredéchirent. Mauriac écrit Le Nœud de vipères, et nous montre Thérèse Desqueyroux prisonnière d’une famille hypocrite et honnie. Dans le film de Franju tiré de ce dernier roman (1977), il y a l’image inoubliable d’une palombe prise dans les rets d’un filet, dont elle ne pourra pas s’échapper. Et même cette mère dont Jung a fait un archétype protecteur peut se révéler détestable, comme il se voit chez Rimbaud :
Et la mère, fermant le livre du devoir,
S’en allait, orgueilleuse et fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sur le front plein d’éminences,
L’âme de son enfant livrée aux répugnances.
Les métaphores vipérines s’imposent ici. Outre le cas de Mauriac, je citerai celui d’Hervé Bazin dans Vipère au poing. Ou encore le mot d’Éluard à propos de Violette Nozière, qui a osé vouloir la mort de ses parents : « Elle a tranché l’affreux nœud de serpents des liens du sang. » Voyez le film de Chabrol qui a été tiré de son histoire (1978).
Si dans l’amour l’essentiel est, comme je le soutiens, l’idée de choix, de dilection (diligere : choisir), alors on ne doit pas automatiquement aimer ceux qui, comme nos parents, nous sont imposés par la nature, le déterminisme de la biologie. Je rappelle ici le mot de l’Abbé Delille : « Le sort fait les parents, le choix fait les amis. » D’ailleurs la Bible ne s’y trompe pas, qui ne nous enjoint pas d’aimer nos parents, mais seulement de les honorer. Le mot dans la Septante, repris dans le Nouveau Testament, est timân, et dans la Vulgate, dans les deux cas, honorare. Il ne s’agit pas d’agapè, réservé à l’amour actif du prochain, comme il se voit bien dans le passage suivant de l’évangile de Matthieu (19/18-19) :
‘Honore (tima) ton père et ta mère.’ Et : ‘Tu aimeras (agapèseis) ton prochain comme toi-même.’
Dans la personne de nos parents, il s’agit seulement au départ d’un statut social à respecter en tant que tel. Si l’amour pour eux vient après cela, tant mieux. Sinon, tant pis.
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Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :
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ISBN : 9782322458394