Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
Menu
Amour et sacrifice (IV)

Amour et sacrifice (IV)

Le sacrifice symbolique

... Il y a aussi un sens symbolique possible dans la phrase connue :

En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. » (Jean 12/24)

Cette mort peut être vue comme une mort à la tyrannie de l’ego, qui voit tout en fonction de lui-même, de ses petites supputations, de ses plus étroits calculs. Il faut donc mourir à soi, pour renaître à ce que Jung appelait le Soi, la perception de l’ensemble inépuisable des scénarios et postures de vie possibles. Le moi est naturellement insulaire. Mais l’île doit se dissoudre dans l’océan…

Bien sûr cette phrase johannique a été prise littéralement, et on y a vu l’évocation d’une mort non pas symbolique mais effective. Elle a d’ailleurs été insérée dans un contexte où Jésus doit s’acheminer vers sa Passion, s’y préparer, et donc par ce fait même elle a été infléchie dans le sens banalement sacrificiel d’un Jésus candidat au martyre (attitude finalement suicidaire, qu’on peut voir propre à un personnage bipolaire). Mais qu’est-ce qui empêche de garder le sens symbolique, ésotérique si on veut, pour l’opposer au sens banal, exotérique ? Le même problème se pose, on l’a vu plus haut, à propos de la téchouva / metanoïa : retour à Dieu, ou simplement retour à soi – là aussi, au Soi en soi. Voyez dans cette même partie le chapitre : « S’aimer soi-même ».

« Meurs et deviens », disait Goethe, en une phrase souvent méditée en franc-maçonnerie. Gardons ici pour ce « mourir » le sens symbolique de la « mort à soi », très éclairant pour notre propos. Dans toute relation humaine, et l’amoureuse ne fait pas exception, il faut essayer d’entrer dans les raisons de l’autre, de voir les choses de son point de vue, d’abandonner la vision partielle et partiale où nous condamne notre ego. « Le dialecticien est celui qui voit la totalité », disait Platon. Pensons aussi à Hegel : « Le vrai c’est le tout ». Et à Kafka : « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. » Le seul sacrifice à conseiller est celui de la vision égocentrique, certes naturelle à chacun, mais à surmonter. Il faut essayer de se voir de l’extérieur, s’interroger toujours sur ce qu’on pense ou croit. Dézoomer (élargir la focale ou le champ de vision). Cette interrogation constante évite la psychorigidité. Qui ne sait rien, de rien ne doute. Dans la vie en effet tout ce qu’on peut savoir c’est qu’on ne sait jamais, ou jamais on ne sait…

Le sacrifice est parfois un comportement compréhensible mais non pertinent pour s’attacher un être dont on pense qu’il l’exige. Mais on pense cela souvent à tort, et là encore on fonctionne par projection.

C’est fréquent chez les êtres qui ont manqué d’amour dans leur enfance ou leur passé. N’ayant pas été assez aimés, ils pensent pouvoir s’attacher un être par le dévouement qu’ils lui manifestent. Mais la réussite de cette « tactique » n’est en aucune façon garantie, et en voir l’échec peut mener celui ou celle qui l’a mise en œuvre à ressentir d’abord cruellement un manque d’estime de soi, de respect de soi-même, et finalement à rompre unilatéralement une relation qui, mieux gérée, aurait pu au contraire être tout à fait féconde.

Bref, renonçons à une vision sacrificielle de l’amour, imputable pour une grande part à un certain christianisme, le paulinien. On ne peut se faire du mal tout le temps. Et aussi, comme déjà vu, qui se fait du mal et a mal, fait mal aux autres. En fait, on ne peut venir en aide aux autres (take care, comme on dit aujourd’hui), ou simplement leur manifester de la bienveillance, que si l’on est bien avec soi-même. C’est la condition véritable de la diaconie, comme on dit volontiers aujourd’hui en catholicisme et en protestantisme, ou simplement de l’altruisme. Rendre service, ce n’est pas être au service de… Un soignant ne doit pas être un soi niant.

 

*

Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :

 

ISBN : 9782322458394