... Don Juan est bien moins un séducteur qu’un homme perpétuellement séduit, et changeant de partenaire dès que le désir disparaît. Au lieu de le voir comme instable et insatisfait, comme le disent ceux qui lui sont hostiles, il faut le voir tel que Montherlant le voyait, un homme perpétuellement satisfait de ses expériences répétées. Voici ce qu’on lit dans Don Juan le satisfait :
On dit de Don Juan que s’il va de l’une à l’autre c’est qu’il n’a obtenu d’aucune tout ce qu’il en attendait. En réalité, c’est qu’il a obtenu de chacune tout ce qu’il en attendait.
Comprenez : le rêve qu’il s’en était fait. Voyez aussi sa profession de foi au début de la pièce de Molière :
Sitôt qu’on en est maître une fois, tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient solliciter nos ardeurs. (I, 2)
Le romantique transi d’amour n’exprime pas la chose avec une telle lucidité, mais sa vision est la même au fond. Écoutez Musset :
La vie est un sommeil, l’amour en est le rêve
Et vous avez vécu si vous avez aimé.
Quoi de plus beau et engageant que cette dernière formule, me direz-vous ? Et effectivement cela est beau et fait rêver. Un monde sans amour est une lanterne sans lumière. Mais il est instructif de voir l’itinéraire de Musset lui-même, et on voit bien que privilégiant le désir par rapport à son objet, il a bien pu commencer par être Werther, amoureux tremblant, et finir par être Don Juan, c’est-à-dire conscient de ce qu’est vraiment le sentiment dont il parle : il dépasse tout objet, et doit être cultivé pour lui-même. D’où le vers connu :
Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse !
On sait que la vie de Musset lui-même a bien obéi à ce schéma d’évolution : naïf jeune homme exalté au départ, il a fini libertin.
Dans cette logique, l’autre n’existe pas, seul compte ce qu’on éprouve à son sujet et qu’on peut lucidement et volontairement cultiver, comme le montre cette strophe tirée d’un poème de Louis Bouilhet :
Tu n’as jamais été dans tes jours les plus rares
Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur,
Et comme un air qui vibre au bois creux des guitares,
J’ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur.
On pourrait objecter que s’il ne s’agit que de jouer un air, on peut en jouer plusieurs, tous différents, sur le même instrument, et que donc ce n’est pas la peine d’en changer à chaque fois. Mais ce changement constant est un aboutissement logique de l’amour-désir, où l’autre, n’étant que prétexte à rêver, est réduit à une apparence, un fantôme...
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Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :
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