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Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
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Regrets ou remords ?

Regrets ou remords ?

En général tous les regrets de ce à côté de quoi nous sommes passés dans nos vies alimentent notre ombre. Jung appelle ainsi ce qui s’oppose aux choix faits par le conscient, souvent modelé par l’injonction sociale, qu’il appelle la persona (le masque de l’acteur de théâtre, que nous portons en société sur notre visage, ce qui est notre « personnalité »). L’opposition de l’ombre et de la persona est homologue à celle que fait Freud entre le ça et le surmoi.

L’ombre se fait donc en nous de tout ce que nous n’avons pas accompli du fait des circonstances, ou de l’imagination que nous nous sommes forgée quant à leur signification, ou des projections anticipatrices fallacieuses que nous avons faites sur elles, ou bien tout simplement de tout ce que nous avons volontairement choisi de ne pas faire : elle s’opacifie à mesure que nous refoulons, et donc elle se nourrit et s’augmente progressivement de tous nos regrets.

Chez l’enfant, elle n’existe pas, car il n’a pas encore fait de choix, n’ayant donc rien refoulé, et là réside d’ailleurs la magie de cet état : ce n’est pas pour rien que l’évangile chrétien le valorise maximalement, en disant que c’est aux petits enfants qu’appartient le Royaume (Matthieu 18/3 et 19/14 ; Marc 10/14 ; Luc 18/16). Chez l’adolescent, l’ombre est encore très légère, car les choix faits ne sont pas en très grand nombre. Mais elle augmente en densité au fur et à mesure que nous avançons dans la vie, quand nous faisons, volontairement ou forcés, tous ces choix qui sont autant de refus.

La genèse, la constitution de l’ombre sont ainsi liées au phénomène du choix, qui est toujours tragique. Tel est le sort de l’homo eligens, de l’homme dont la nature et la fatalité sont de choisir. Là est l’embarras du choix. Choisir est moins élire que refuser ce que l’on n’élit pas. Tout choix, toute détermination est une négation. Ainsi, en tant que refus ou exclusion de ce qui n’est pas choisi, tout choix est-il générateur de regrets, qui sont la part non choisie de tous nos choix. L’expérience de l’amour n’y fait pas exception.

Pour prendre une image, représentez-vous la vie comme une partie d’échecs. Au début tout est possible, tous les coups sont jouables, et de là viennent d’ailleurs la splendeur, l’impression de plénitude de tous les commencements. Puis, au fur et à mesure que la partie avance, le nombre des coups restant à jouer se restreint, et de plus en plus dramatiquement. À la fin, plus grand-chose n’est possible. Petit à petit, on se tasse dans la frustration, on se rabougrit, se ratatine et s’émiette, jusqu’à devenir un petit tas : petit tas petit…

Pas plus en amour qu’ailleurs, on ne peut pas ne pas choisir. Si je choisis une femme brune, j’élimine les blondes et les rousses. Si c’est une européenne, j’exclus les noires et les asiatiques, etc. Et même si comme le Don Juan de Mozart je séduis mille et trois femmes (mille e tre), resteront encore toutes les autres, qui seront autant de regrets potentiels. À l’inverse, si par convenance sociale je choisis le renoncement à l’amour-désir, ou bien si pour l’éterniser, selon un autre scénario qui peut se combiner avec le premier, je choisis l’amour platonique, je serai tôt ou tard confronté au regret taraudant de ce pour quoi je n’ai pas opté.

Et si l’ombre au sens jungien ainsi constituée est trop dense, trop nourrie de ce que nous avons manqué, elle nous suit de façon de plus en plus menaçante, jusqu’à pouvoir nous engloutir. Nous devenons alors la proie pour l’ombre : la solution peut être la mort, ou la folie...

*

Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :