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Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
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Amour et solitude (I)

Amour et solitude (I)

Q

uand on me dit que l’amour permet d’échapper à la solitude, je demeure très perplexe. Au : « Malheur à l’homme seul ! » de l’Ecclésiaste on pourrait il me semble en bien des cas opposer tout le contraire : « Bonheur à l’homme seul ! » Je ne manie pas le paradoxe par provocation. Un proverbe dit très bien chez nous : « Il vaut mieux être seul que mal accompagné. » Par exemple, celui qui se sent seul dans une société avec laquelle il n’a rien à partager est moins seul quand il est seul. Et on ne sent jamais mieux sa solitude qu’avec ceux qui essaient de nous la faire oublier.

Mais il convient d’éclairer ici plus radicalement la question.

En fait la solitude est une constante de la condition humaine. De la naissance à la mort, du premier cri au dernier souffle, on n’y échappe pas. Voyez ici « La Nuit de décembre », de Musset. Sujet à des phénomènes d’autoscopie, le poète dit que toujours nous accompagne, dans les différents moments de notre vie, notre double vêtu de noir, qui nous ressemble comme un frère, et dont le nom se révèle à la fin :

Je ne suis ni dieu ni démon,     
Et tu m’as nommé par mon nom          
Quand tu m’as appelé ton frère ;           
Où tu vas, j’y serai toujours,   
Jusques au dernier de tes jours,              
Où j’irai m’asseoir sur ta pierre.              

Le ciel m’a confié ton cœur.    
Quand tu seras dans la douleur,             
Viens à moi sans inquiétude.   
Je te suivrai sur le chemin ;      
Mais je ne puis toucher ta main,            
Ami, je suis la Solitude.

C’est ce que les fanatiques de la socialisation à outrance n’acceptent pas. Dès l’école par exemple, on stigmatise les solitaires, les introvertis. On se méfie d’eux parce qu’ils ne s’insèrent pas dans le groupe. On les culpabilise. Et dans la vieillesse l’attitude est la même. Dans les maisons de retraite il arrive qu’on oblige systématiquement les pensionnaires à se regrouper les uns avec les autres, ou bien on les met de force devant la télévision. Et s’il se trouve des réticents à se laisser faire ainsi, on les traite de « dépressifs ».

Mais on oublie que ce sont les introvertis qui ont le monde intérieur le plus riche. Prenez Colombine, partagée entre Pierrot et Arlequin dans Pierrot ou les secrets de la nuit de Michel Tournier. C’est l’image même de l’âme humaine, partagée entre les séductions de la vie sociale et extravertie (incarnées par l’habit bariolé d’Arlequin, qui éclabousse tout le monde de son brillant), et les secrets intérieurs de Pierrot, être introverti et nocturne qui rêve solitairement. D’abord subjuguée par le bagout d’Arlequin, finalement Colombine revient à Pierrot, qui a plus de profondeur et de richesse.

La même opposition se trouve dans Les Enfants du Paradis, de Marcel Carné, avec des dialogues de Prévert. Arletty-Garance se trouve prise entre Brasseur-Arlequin, et Barrault-Baptiste : mais en fin de compte c’est bien ce dernier qu’elle aime, car c’est lui le plus profond...

 

*

Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :

 

ISBN : 9782322458394