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Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
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Amour et solitude (II)

Amour et solitude (II)

Il paraît qu’une phrase favorite de Garbo était : « Je veux être seule » (I want to be alone). Par exemple nous aimons bien mal nos enfants si nous les surchargeons d’occupations diverses, comme cela se passe souvent maintenant. Pour éviter qu’ils ne s’ennuient, nous les inscrivons à un nombre toujours croissant d’activités. De cette façon, nous en ferons plus tard des êtres hyperactifs, toujours dépendants de l’extérieur, ne s’appartenant plus, coupés d’eux-mêmes. Nous oublions que l’ennui même est positif : il favorise la contemplation, la créativité, qui sont le propre des artistes, ces grands rêveurs introvertis.

Regardez aussi comment se comportent vacanciers et touristes. Allant quelque part, ils s’enquièrent aussitôt s’ils vont y trouver des « animations », et s’il n’y en a pas, ils sont très déçus. C’est bien qu’ils sont incapables de « s’animer » eux-mêmes, c’est-à-dire de se donner vie. C’est un comportement de dépendance et de mendicité.

Aussi il serait catastrophique d’ouvrir les magasins le dimanche, comme certains le demandent aujourd’hui : même si le dimanche surviennent vacance et désoccupation, elles sont ce qu’il y a de plus fécond. Ce jour-là est une coupure indispensable dans l’agitation de la semaine, où l’homme peut enfin se faire face à lui-même, explorer ses zones profondes, et s’accepter. Si ce n’est pas le cas, plus tard, comme ces enfants sur-occupés, ou ces touristes cherchant l’animation, l’homme ne saura pas ce qu’est le vrai amour, qui ne peut survenir que si l’on a su, préalablement à toute rencontre, être seul.

En effet, nous confondons ici deux choses bien différentes : la solitude, qui est notre lot commun et à laquelle nous devons faire face, et l’isolement. La première est incontournable et souvent extrêmement féconde. Mais le second est catastrophique.

Il est à bien des égards vrai que l’homme est un animal social, et qu’une caractéristique essentielle de la vie est la relation avec autrui. Mais elle ne se fait bien que si la rencontre de l’autre vient après la réunion à soi, et l’assomption par chacun de sa propre solitude. Il ne faut pas brûler les étapes, ou mettre la charrue avant les bœufs.

Par exemple seul celui qui sait être seul, qui donc a favorisé son côté introverti (extraversion et introversion sont des tendances non absolues mais relatives), peut bien prêter l’oreille aux autres. Cette capacité d’écoute est très mal répartie entre les êtres, au point qu’on peut les partager en deux catégories, ceux qui savent écouter les autres, et ceux qui ne le savent pas. Elle est pourtant essentielle pour que se noue entre les êtres un contact authentique, car écouter est très rare, et même est plus important que parler : ce n’est pas pour rien que nous avons deux oreilles et une seule langue.

Ainsi le promeneur solitaire, s’il en croise sur son chemin un autre, est le plus à même d’engager avec lui une vraie conversation, alternant vraie écoute et vraie parole. Tous ceux qui ont fait de la randonnée en zone montagneuse ou rurale ont fait cette expérience.

Dans les villes au contraire les êtres se croisent et se frôlent, mais ne sont jamais en contact. Rien de pire que cet isolement urbain. On en voit un exemple au début du poème de Verlaine, Gaspard Hauser, que j’ai déjà cité.

Le vrai amour mature est celui qui rompt certes l’isolement, mais qui respecte la solitude. La meilleure définition peut-être en a été donnée par Rilke dans ses Lettres à un jeune poète :

Deux solitudes qui se protègent, se bornent et se rendent hommage.

Veiller sur la solitude de l’autre, c’est vraiment lui apporter tribut : grâce à cette sollicitude, ou plutôt cette mise en retrait volontaire de soi, qui n’est pas du désintérêt mais bien plutôt le contraire, l’autre peut s’épanouir et progresser sur sa propre voie. Comme je l’ai déjà souligné, il faut l’aimer non seulement pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il peut devenir. Donc savoir de temps en temps s’effacer, ne pas le vampiriser, lui laisser un espace qui soit vraiment à lui.

 

*

Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :

 

ISBN : 9782322458394