Si l’ambition d’un amour fusionnel peut mener à l’emprisonnement de l’autre, donc à son aliénation (même si elle est consentie, par détresse et carence affective), le respect que nous lui manifestons se marquera par l’espace d’évolution que nous lui laisserons. Déjà Virginia Woolf parlait de la nécessité pour la femme qu’elle était d’avoir Une chambre à soi. À cette seule condition pouvaient s’exercer, pour elle, méditation et création.
Symboliquement cela s’oppose à la fameuse « chambre conjugale », tant vantée par la doxa que beaucoup y voient encore une norme de vie, mais à leur corps et leur cœur défendant, et où meurt souvent l’amour dans la promiscuité. La chanson le dit bien : « Dans le mitan du lit, la rivière est profonde… »
Faut-il aussi toujours dormir ensemble ? Celui qui voudrait constamment dormir avec l’être aimé, c’est un peu un gourmet qui voudrait coucher dans son garde-manger ! Beaucoup d’êtres particulièrement sensibles et épris de leur indépendance renoncent d’ailleurs à engager une relation amoureuse, parce qu’ils voient dans ce « dormir ensemble » une obligation. Mais il suffirait de leur en montrer l’origine purement sociale et conventionnelle, et donc l’absolue possibilité qu’ils auraient de ne pas s’y conformer, pour qu’ils s’en sentent aussitôt soulagés et libérés. D’autres préfèrent ne pas dormir, ou se droguer de somnifères, pour rester tout de même auprès d’un partenaire qui ronfle bruyamment, alors qu’ils pourraient très bien aller dormir dans une autre chambre. Que de vies gâchées par non-dits et conformisme ! On croit toujours que faire chambre à part est signe de mésentente ou de fâcherie. Mais si c’était une salutaire précaution ? Combien font chambre commune, mais rêve à part ! Et que d’histoires d’amour ont succombé au syndrome des chaussettes sales !
Deux arbres plantés trop près l’un de l’autre se font de l’ombre, et ne peuvent pas grandir suffisamment. Il faut entre eux un espace suffisant pour leur croissance. Chacun en effet pour s’épanouir a besoin d’un certain espace vital, ou zone de confort dont s’occupe une discipline récente, appelée proxémie (E.T. Hall : La Dimension cachée). « Versez-vous à boire, mais ne buvez pas dans le même verre », dit Gibran dans Le Prophète. Peut-être même, pour maximaliser cette option, faut-il pour qu’un amour dure, qu’il n’y ait pas de vie commune, dans les deux sens de l’expression : « vie à deux », et « vie banale ». Quelque chose comme un : Toi sans toit. Peut-être la meilleure recette matérielle ici est-elle un chez-soi pour chacun, ou bien faute de mieux une maison avec deux ailes…
Il m’est arrivé de donner ce conseil à de jeunes amies avec qui nous parlions de ces questions : « Si votre copain vous dit : ‘Nous nous aimons, nous devons vivre ensemble !’, laissez-le, c’est un analphabète du cœur. »
« On s’aimait trop pour se voir tous les jours » : je vois là une admirable formule. – Mais surtout, et je le répète, il ne faut pas que cette distance volontaire, qui permet de voir l’autre en entier, se découpant nettement sur l’horizon bleu de nos rêves, soit prise par l’autre comme de l’indifférence. Cela pourrait se faire s’il restait prisonnier d’une vision fusionnelle de l’amour. Il pourrait se plaindre de ne pas assez être pris en considération, de ne pas voir son amour assez payé de retour. Ces choses-là alors doivent se discuter ensemble, pour dissiper rêveries, projections et fausses attentes. Seul le langage permet l’invention de nouvelles voies de ce type, et d’échapper au comportement répétitif et moutonnier, prisonnier de l’injonction sociale condamnant les solitaires, et qui très souvent mène à des catastrophes.
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Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :
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ISBN : 9782322458394