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Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
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Amour et sacrifice (I)

Amour et sacrifice (I)

O

 

n lie souvent agapè, l’amour oblatif, au sacrifice de soi-même. L’origine de cette idée est chez nous manifestement religieuse. Ainsi lit-on dans l’Évangile :

Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » (Jean 15/13)

Derrière cette phrase, prononcée par Jésus, on voit évidemment l’idée de mort expiatoire et rédemptrice du Messie, par quoi se définit encore le christianisme majoritaire. Il est évident que cette vision doloriste et sacrificielle peut « déteindre » encore sur tout amour profane, parce que toute notre culture est modelée par vingt siècles de christianisme, et que nous y avons longtemps été invités à « imiter » Jésus (par « jésulâtrie »).

Il convient tout de même de faire l’archéologie de cette conception, si importante pour la vision occidentale de l’amour. Sa racine se trouve dans les textes de Paul, le créateur du christianisme majoritaire, que Jésus n’a évidemment pas fondé lui-même : ils sont inspirés pour moitié par une relecture du « Serviteur souffrant » du chapitre 53 d’Isaïe, et pour moitié des mystères païens où un dieu meurt pour le salut de ses fidèles (Adonis, Attis, Dionysos, Mithra, Osiris, etc.). Ainsi lit-on dans ce qui est le premier Credo chrétien que « Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures » (Première épître aux Corinthiens, 15/3). Les « Écritures » dont il est question sont essentiellement Isaïe 53, dont la construction paulinienne est une réécriture (par palimpseste ou midrash) – comme les récits de la passion de Jésus sont une réécriture principalement des Psaumes, le 22 surtout. Comme ces textes s’engendrent les uns des autres, il n’y a évidemment rien d’historique là-dedans. Cette construction est mythique, au sens où le mythe est ce qui n’existe qu’ayant la parole pour cause.

À cela on peut faire deux remarques :

1/ Il existe d’autres types de christianisme, non sacrificiels, tels le gnostique, et ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas majoritaires qu’ils ne sont pas intéressants. Ils ignorent à la fois la mort et la résurrection rédemptrices du Sauveur, pour n’insister que sur la nécessité de se redresser spirituellement dès ici-bas, pour mourir enfin comme tout le monde. Ainsi lit-on dans l’évangile de Philippe : « Ceux qui disent que Jésus est mort, et puis est ressuscité, se trompent. En réalité, il est d’abord ressuscité, puis il est mort. » Cette position ne me semble pas du tout sans intérêt.

2/ Dans le passage johannique sus cité, qui concerne le Bon Berger se mettant en peine pour protéger ses brebis contre les prédateurs, le texte reçu n’a pas « donner sa vie », mais simplement « exposer sa vie ». Et l’on peut préférer « exposer sa vie » à « donner sa vie ». En effet les brebis pourront encore dans le futur avoir besoin du Berger pour les protéger, et sa mort aujourd’hui ne serait qu’un salut provisoire. Par exemple, si quelqu’un est en danger de se noyer, je dois plonger pour le repêcher, mais non pas me noyer moi-même, car il peut une fois sauvé avoir encore besoin de moi pour l’aider.

Pensons au symbole du Pélican, qui selon la légende déchire sa poitrine pour en nourrir ses petits. Musset s’en est inspiré dans sa « Nuit de Mai ». La représentation s’en trouve sur le devant de maints autels dans nos églises (par exemple dans une chapelle latérale de la cathédrale de Montpellier), et on a vu dans le pélican un symbole de la figure du Christ donnant sa vie pour sauver les hommes. Déchirer sa propre chair pour en donner des morceaux sanguinolents à manger à ce qu’on aime, c’est une version littérale et gore du « Je t’ai donné mon cœur ! » Un chant liturgique a été écrit à cette occasion, l’Adoro te, qui mêle l’émouvant et le morbide.

À partir de tout cela, tout l’Occident chrétien s’est trouvé marqué par cette vision de la mort acceptée, voire même recherchée, parce que vue comme expiatoire et salvatrice. Et par suite l’amour, pour ceux qui l’ont partagée, en a pris une singulière coloration...

 

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Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :

 

ISBN : 9782322458394