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Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
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Amour et connaissance (III)

Amour et connaissance (III)

Je ne veux pas dire évidemment qu’il ne faut pas agir dans l’amour, venir en aide à l’autre, mais simplement qu’il ne faut pas se jeter à sa tête de façon irréfléchie. Il faut bien évaluer l’ensemble de la situation, les demandes mais aussi l’absence de demandes de l’autre (et là l’écoute est essentielle), éviter toute projection, objectiver les choses, et essayer de peser, autant qu’on le peut, quelles pourront être les conséquences de notre action. Il faut réfléchir aussi aux différences psychologiques (le caractère), circonstancielles et éducationnelles (le poids du passé sur chacun), et enfin culturelles pouvant séparer, au sein d’un couple, les partenaires qui pour ces raisons peuvent ne pas organiser ou « ponctuer » de la même façon les mêmes situations, ne pas leur conférer un sens identique. Tout cela relève bien de l’information à acquérir, de la connaissance, bref de la pensée. Peser et penser c’est la même chose : en latin, pensare. C’est aussi élaguer, émonder, tailler dans les possibles, ce que dit le latin putare, qui signifie à la fois tailler et penser (d’où les mots français qui en proviennent : « amputation » et « supputation »). Et il est très difficile de tailler ainsi dans le tissu des attitudes et des paroles.

Certes je sais bien qu’on peut se paralyser si on réfléchit trop, et si on suppute trop les conséquences possibles de ses actions. Comme le dit Scapin dans Les Fourberies de Scapin de Molière :

Je hais ces âmes pusillanimes, qui pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre.

Je sais aussi qu’un amour inconditionnel, c’est-à-dire non pesé ou évalué, est la plus belle chose au monde, et qu’on peut, parfois même on doit, aimer les yeux fermés. Eyes wide shut (« Les yeux grand fermés »), pour reprendre le titre du dernier film de Kubrick (1998).

Mais ce sacrifice de l’intellect (sacrificium intellectus) doit venir après que ce dernier s’est exercé, comme parachèvement et reconnaissance de son dépassement nécessaire. L’ignorance savante (docta ignorantia), qui est le suprême but à rechercher, n’est pas l’ignorance brute ou première, qui fait tant de ravages. Il est bien vrai que l’amour peut déboucher sur un Nuage d’inconnaissance, pour reprendre le titre d’un ouvrage spirituel anglais anonyme du XIVe siècle (The Cloud of Unknowing). Mais ce n’est qu’après avoir bien réfléchi qu’on peut abdiquer la réflexion, dire à celui ou celle qu’on aime : « Je ne sais pas ce que tu veux, je ne le comprends pas, mais vas-y, fais-le. Je te fais confiance. » C’est la part de l’inconnu, un peu comme le « ne pas résister au méchant » évangélique. Alors on quitte le raisonnement pour se confier en aveugle aux grands bras de la Vie. Mais c’est un acte, une abdication volontaires et ultimes, et il ne faut pas poser l’aveuglement au départ.

 

Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :

 

ISBN : 9782322458394