La vie est une T.S.F. Pour quelques instants de musique sublime, par exemple de Mozart, il faut subir les parasites, les crachotements, les miaulements des ondes folles. Un instant on entend Mozart, l’instant d’après les grésillements, ou le spot publicitaire, ou l’interférence de la station voisine. Mozart constamment violé par de la friture : telles sont l’image et la loi de l’existence.
Dans la vie, on ne peut zapper. Il faut donc prendre au sérieux ce qui en vaut la peine, et rire du reste. Admettre le mélange, s’émouvoir ou s’émerveiller quand il y a lieu, et à côté de cela admettre le sordide, le grotesque, et s’en moquer. Regarder les choses en farce. Ainsi l’humour est-il pour chacun la meilleure garantie de santé psychique : il prouve la plasticité de l’être, sa capacité à échapper au refuge stable des certitudes. Il ne s’agit pas de nier l’exaltation, mais l’orgueil de l’exaltation. Une part de banalisation est inévitable. Le tragique demeure, même quand le sérieux disparaît. « Il n’y a pas de sérieux, mais il y a le tragique », dit Montherlant dans Le Chaos et la Nuit.
Le problème de la finitude se trouve enfin non pas résolu, puisque non supprimé, mais correctement abordé. Rien n’est nié, la vie est lucidement cernée. C’est un volume disparate, où du Shakespeare est interfolié avec du Feydeau. Tout est mélangé. Je navigue dans l’existence entre deux interjections, faites alternativement d’admiration et de mépris : la vie est faite de « Oh ! » et de « Bah ! »
J’ai défini, après d’autres, l’humour comme la politesse du désespoir. On pourrait parler aussi d’une façon élégante de se sortir d’une situation, sans pour autant se tirer d’affaire. Ainsi, par exemple, faudrait-il mourir avec savoir-vivre. On pourrait dire aussi que l’humour est comme les essuie-glaces d’une voiture : ils permettent d’avancer, mais n’empêchent pas la pluie de tomber.
Il faut se hâter de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. Aussi bien la plus perdue de toutes les journées est-elle celle où l’on n’a pas ri.
Bien sûr, les larmes sont l’ombre ou l’écho constant du rire. « Et son rire trempé de pleurs qu’on ne voit pas », écrit Baudelaire dans La Muse vénale. Tout le monde connaît le personnage du clown triste. Et le tragique « Ris donc Paillasse ! » (Ridi Pagliaccio !), de l’opéra de Leoncavallo. L’humour est donc le contraire de l’aveuglement, il n’exclut rien de la sensibilité.
Reste que, par la relativisation qu’il opère, il est en général et par principe un modèle d’honnêteté, d’objectivité impartiale. C’est pourquoi on peut le définir, selon le mot de Jules Renard, comme « la propreté morale et quotidienne de l’esprit ».
Sens de la globalité, fin de l’égocentrisme, renversement de l’importance habituellement accordée aux choses, recherche constante des raisons des autres, c’est-à-dire de la Grande Image, l’humour invite l’esprit à la prudence et au mystère. Que savons-nous des choses ? Et savons-nous si nos déterminations à leur propos sont justes ? « Il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père », dit l’évangile de Jean (14/2). Souhaitons qu’il n’y ait pas beaucoup de demeurés !
Réhabilitation du petit, dévalorisation du grand, l’humour subvertit les habitudes mentales. Il détrône les puissants de leur trône et élève les humbles, pour reprendre une expression du Magnificat chrétien. Il renverse les valeurs admises. Il joint le futile à l’agréable. Que peut-on souhaiter de mieux que tout cela chez un partenaire avec qui on engage une relation ?
Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :
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ISBN : 9782322458394
Voir aussi, sur le même sujet de l'humour, mon autre ouvrage :