... Certes l’amour est bien multiple et complexe. Mais si grande que soit cette multiplicité et cette complexité de l’amour, les différents aspects ne doivent pas en être radicalement opposés, pas plus qu’ils ne se succèdent forcément de façon chronologique dans une existence. Ils peuvent coexister dans une seule et même personne et dans une même relation au même moment de la vie.
L’erreur par exemple d’ouvrages comme ceux, pourtant essentiels, d'Anders Nygren, Érôs et Agapè, ou plus récemment de Denis de Rougemont, L’Amour et l’Occident et Les Mythes de l’amour, est d’opposer radicalement éros (l’amour de désir) et agapè (l’amour de don). Or en grec moderne « agapè » désigne l’amour tout court, incluant le désir, qui donc n’est pas réservé et dévolu à éros. Mon amour se dit simplement : Agapè mou (prononcez avec l’iotacisme : Agapi mou). D’autre part, et symétriquement, les Pères de l’Église disaient que Dieu avait pour les hommes un manikos eros, un « amour fou » – exactement l’expression que Breton a donnée comme titre à son livre célèbre. Que ces Pères n’aient pas employé agapè montre que pour eux ce mot était en retrait du point de vue émotionnel par rapport à éros. Tout cela doit nous faire réfléchir, et nous conduire à ne pas opposer ce qui, dans la trame de nos vies, se mêle souvent indissolublement. Agapè ne peut être simplement le deuil d’éros.
Certes les analyses que j’ai menées dans le cours de ce livre ne sont pas caduques, et on peut bien dire de tel amour qu’il a une coloration captative ou au contraire oblative, mais il s’agit seulement d’orientations préférentielles. D’autre part, chaque pôle a ses charmes. Mais aussi ses dangers : l’« irréalité » de l’objet pour le premier, la fort périlleuse abnégation de soi pour le second.
Et comme le socle qui sous-tend ces questions est le statut qu’il faut conférer au temps, je terminerai par l’évocation de l’amour à la fin de la vie. Voyez le mythe des vieux amants chez Jacques Brel :
Il nous fallut bien du talent
Pour vivre vieux sans être adultes...
Là l’amour de désir est encore dominant. Mais prenez Philémon et Baucis, dans la version de La Fontaine. On sait que ces deux vieillards furent récompensés par Zeus pour s’être aimés jusqu’au bout, pour avoir déjoué les pièges de Chronos. Il me semble que la notation du fabuliste dit l’essentiel. L’amour de don, agapè (ou philia, l’amour d’amitié) prédominent certes à la fin de la vie, mais l’amour de désir (éros) n’est pas abandonné, en une très subtile formulation :
L’amitié modéra leurs feux sans les détruire,
Et par des traits d’amour sut encor se produire.
Preuve qu’il ne faut faire l’impasse sur rien, et vivre cette complexité est la grâce que je souhaite à mon lecteur…
Ce passage est la conclusion de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :
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ISBN : 9782322458394