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Le blog artistique de Michel Théron
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Confession d'un traître

Confession d'un traître

Tout texte littéraire se rattache à un texte antérieur, de façon plus ou moins consciente. J'ai entrepris de rattacher plusieurs de mes textes et de mes livres à un texte fondateur de notre culture, celui de la Bible. Je le vois comme un monument de Littérature, dont les parties se renvoient les unes aux autres, tel celui du Nouveau Testament, qui est une réécriture inventive du Premier. Inventer signifie ici et à la fois trouver de l'ancien et ajouter du nouveau. Le texte biblique est ainsi toujours fait d'emprunts et de citations. Il est instituant souvent, discutable parfois. Dans ses marges j'ai entrepris ici mes propres variations.

 

Intertextualité littéraire (D.R.)

 

Pourtant je l’ai bien aimé. Et quel malentendu ensuite ! On m’a noirci à plaisir, on a sali mon nom, qui est devenu une insulte. L’opprobre de la postérité me suivra sans nul doute, ainsi que celle qui frappera le peuple auquel on pensera en disant mon nom. Le catéchisme simplificateur triomphe toujours. Mais les choses sont bien plus complexes.
J’avais vu dès l’origine qu’il manquait de courage, et je le plaignais. Il se confiait à moi, comme à un vrai ami. Il était persuadé qu’il avait une mission à accomplir, mais il doutait qu’il pût le faire tout seul. Aussi je me suis mis en devoir de l’y aider, quoi qu’il en coutât. Et il m’en coutait beaucoup. Car pour ce faire, il me fallait m’abaisser le plus possible, renoncer à toute réputation personnelle, plonger volontairement dans l’abjection, et aller jusqu’au plus profond de l’humiliation. Un autre, à ce qu’on dit, s’est trouvé en pareille situation : Pour qu’il pût croître, je devais diminuer.*
J’ai donc pris le plus mauvais rôle, l’embrasser pour le livrer, et mon baiser sera pour toujours synonyme de traîtrise. Et pourtant, si je ne m’y étais pas résolu, aurait-il eu la force de se livrer lui-même ? Je ne le pense pas. Comme ces Romains qui, dit-on, n’ont pas le courage de se tuer eux-mêmes quand la nécessité les y presse, et en confient le soin à leurs esclaves. Que de courage faut-il pour ce faire, surtout pour le serviteur d’un Maître aimé !
Aussi ses idées sans moi n’auraient pas triomphé. Au fond, tel un escabeau ou un marchepied lui permettant de s’élever, j’ai été la seule origine de sa victoire posthume : le vrai créateur du mouvement qui se réclame de lui. Sans la fiction qu’ils ont inventée à mon propos, rien de tout cela ne serait arrivé. Le Maître n’aurait pas souffert et ne se serait pas ensuite redressé pour, comme ils disent, racheter leurs péchés. Au fond, ils devraient me remercier, reconnaître que c’est moi le vrai Sauveur des hommes, puisque c’est grâce à mon sacrifice qu’ils ont été sauvés.
Mais en vérité ils ne l’ont pas assez connu. Moi seul le connaissais vraiment. Aussi bien, lassé de ce monde éphémère et illusoire, et désireux de s’en délivrer, il fit de moi son disciple d’élection. Il voyait tous ces êtres qui s’agitaient autour de lui tels des fantômes, poursuivant leurs rêves chimériques et menant des luttes irréelles, en exil et deuil de l’essentiel, qui pour lui n’était pas de ce monde.** De cette illusion il voulait s’évader. Un jour, me prenant à part, il me dit : Tu les surpasseras tous. Car tu sacrifieras mon apparence charnelle.***
Comme il souffrait de ce qu’il voyait autour de lui, quand j’y repense ! Finalement, je ne l’ai pas livré, mais délivré. Et j’ai livré aussi son enseignement à la postérité. Ce sont les autres qui l’ont trahi, et pas moi : ceux qui m’ont noirci et qui ont falsifié ses idées. On me dit traître, mais pourquoi pas transmetteur d’un message, gardien d’un dépôt ? N’est-ce pas le même mot ?****
Aujourd’hui, dans cette prison où je suis enfermé, la nuit m’environne, tandis que lui est définitivement dans la lumière. Mon gardien m’épie sans que je puisse le voir, par l’hypocrite ouverture pratiquée dans la porte, trahissant (elle aussi !) tout contact humain, qui pour cette raison chez certains peuples portera mon nom. Comme si celui-ci était définitivement maudit pour tout et pour tous, et pour les siècles des siècles !
Mais c’est bien, tout est dans l’ordre. Il n’y a pas là de quoi se pendre...
– Cependant écoutez-les, ceux qui veulent que ce soit là mon sort, et qui m’injurient au-dehors et pour l’éternité en criant mon nom :
– Judas !
 
 
 
* Jean 3/30 : « Il faut qu’il croisse et que moi, je diminue. » (parole de Jean-Baptiste à propos de Jésus)
 
** Jean 8/23 : Il leur dit : « Vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut. Vous êtes de ce monde ; moi, je ne suis pas de ce monde. »
 
*** Évangile de Judas, fragment 57
 
**** « Traître » : gr. (Évangile) παραδους ; lat. (Vulgate) traditor (v. Matthieu 10/4, etc.). – « Dépôt » : gr. παραδοσιϛ ; lat. traditio.
Le Baiser de Judas (illustration de Stéphane Pahon)

***

Ce texte est extrait de mon ouvrage En marge de la Bible - Fictions bibliques I, édité chez BoD. Illustré de dessins originaux de l'artiste Stéphane Pahon, il est disponible en deux formats, papier et livre électronique (e-book). On peut en feuilleter le début en cliquant ci-dessous sur Lire un extrait. On peut aussi l'acheter, et voir les autres titres de la collection à laquelle il appartient, en cliquant sur Vers la librairie BoD.

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