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Le blog artistique de Michel Théron
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Le Misanthrope confondu

Le Misanthrope confondu

Tout texte littéraire se rattache à un texte antérieur, de façon plus ou moins consciente. J'ai entrepris de rattacher plusieurs de mes textes et de mes livres à un texte fondateur de notre culture, celui de la Bible. Je le vois comme un monument de Littérature, dont les parties se renvoient les unes aux autres, tel celui du Nouveau Testament, qui est une réécriture inventive du Premier. Inventer signifie ici et à la fois trouver de l'ancien et ajouter du nouveau. Le texte biblique est ainsi toujours fait d'emprunts et de citations. Il est instituant souvent, discutable parfois. Dans ses marges j'ai entrepris ici mes propres variations.

Intertextualité littéraire - D.R.

– Donc tu n’aimes pas les hommes, et pour toi c’est comme s’ils n’étaient pas. Véritablement tu ne les vois pas. N’est-ce pas vrai ?

– Si. Et je crois bien que j’ai raison…

– Le crois-tu vraiment ? Et d’abord qu’est-ce qui te déplaît en eux ?

– À peu près tout. Leur hypocrisie, leur lâcheté, leurs abandons, leurs reniements… Au fond, je pense à ce sage antique, qui non plus ne les aimait pas. Ce philosophe cynique… Ce…

– Diogène ?

– C’est ça. Il se promenait dans Athènes avec à la main, en plein jour, une lanterne allumée. Et sais-tu ce qu’il disait ?

– « Je cherche un homme ! »

– Exactement. Il voulait dire qu’il cherchait quelqu’un qui fût digne du nom d’homme. Et il n’en trouvait pas.

– Mais lui il regardait les autres, il les scrutait. Et toi tu ne les vois même pas. Vis-à-vis d’eux, littéralement tu es aveugle.

– C’est vrai. Mais comment faire autrement ?

– Peut-être pourrais-tu essayer de les voir, non tels que tu les imagines en les condamnant ainsi, mais tels qu’ils sont. Ne peux-tu faire un effort ?

– Soit, j’essaie…

– Et alors ?

– C’est encore bien flou. Mais maintenant c’est un peu différent. J’aperçois les hommes, mais j’en vois comme des arbres, et qui marchent.*

– C’est normal. Tu ne peux tout voir clairement d’un coup. Tu dois t’habituer petit à petit. Progressivement. C’est une longue tâche, après s’en être éloigné, de revenir vers eux. Sois patient !

– Soit, c’est bien pour te faire plaisir…

– Songe qu’il y a dans l’homme autant à admirer qu’à mépriser. Tes contemporains te déçoivent, et cela je le comprends bien moi-même. Mais ce n’est pas une raison pour t’en séparer. Si j’étais un médecin, ou bien un romancier, je chercherais s’il n’y a pas quelque chose dans ton passé qui expliquerait ta désocialisation, le refus que tu fais de leur compagnie. Mais je m’en tiendrai là : foin d’inventions ! – Sois maintenant objectif. Ne peux-tu les voir autrement ? Regarde-les fixement…* Est-ce pareil ?

– Pas tout à fait. Je les vois autrement... Et même il me semble maintenant que je vois tout distinctement.*

– Et comment expliques-tu cela ?

– Je ne sais trop. C’est si brutal ! En tout cas il y a si longtemps que je n’ai parlé avec quiconque ! Tu m’as pris la main, et tous deux nous avons parlé : je te sais gré d’avoir ménagé ce tête-à-tête. Nous nous sommes éloignés des autres, et je suis heureux qu’aucun témoin ne nous ait entendus.

– On a si vite fait de parler de miracle ! Mais tu vois qu’à la différence de ce qu’on croit et dit, un changement, si complet soit-il, ne vient que petit à petit. C’est une question d’accou­tumance…

– Me voilà bien embarrassé. Qu’est-ce qu’ils vont dire de mon nouvel état ?

– Surtout ne le chante pas sur les toits. Sois prudent. Reviens simplement chez toi. Reviens à toi, à ton toi profond. Tu as changé, c’est sûr, au fond de toi. Mais ne te vante pas de ce qui t’est arrivé. C’est bien assez que cela se soit produit. Les plus grandes choses se suffisent à elles-mêmes, et on les détruit si on les claironne.

 

* Marc, 8/22-26 : Ils se rendirent à Bethsaïda ; et on amena vers Jésus un aveugle, qu’on le pria de toucher. Il prit l’aveugle par la main, et le conduisit hors du village ; puis il lui mit de la salive sur les yeux, lui imposa les mains, et lui demanda s’il voyait quelque chose. Il regarda, et dit : « J’aperçois les hommes, mais j’en vois comme des arbres, et qui marchent. » Jésus lui mit de nouveau les mains sur les yeux ; et quand l’aveugle regarda fixement, il fut guéri, et vit tout distinctement. Alors Jésus le renvoya dans sa maison, en disant : « N’entre pas au village. »

Illustration de Stéphane Pahon - D.R.

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Ce texte est extrait de mon ouvrage En marge de la Bible - Fictions bibliques I, édité chez BoD. Illustré de dessins originaux de l'artiste Stéphane Pahon, il est disponible en deux formats, papier et livre électronique (e-book). On peut en feuilleter le début en cliquant ci-dessous sur Lire un extrait. On peut aussi l'acheter, et voir les autres titres de la collection à laquelle il appartient, en cliquant sur Vers la librairie BoD.

En marge de la Bible
Théron, Michel
15,00Livre papier
Lire un extrait

DESCRIPTION

Chaque livre est une réécriture : il s'écrit dans les marges d'un autre, ou d'autres. Celui-ci s'inscrit dans les marges du Livre par excellence, la Bible, dont il actualise certains passages. Ces actualisations servent parfois l'intention du texte initial, mais parfois aussi en problématisent le contenu, quand il n'a plus semblé admissible pour un esprit libre et indépendant. L'appel constant à la sensibilité, propre à la littérature, permet ainsi de corriger ce que (...)

On peut aussi se procurer ce livre en le commandant en librairie (diffusion SODIS), ou sur les sites de vente en ligne.

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Pour voir la liste de tous mes livres édités chez BoD, cliquer : ici.