|
F |
in août, les fruits du sorbier sont d’un beau rouge, mûrs enfin. C’est eux que j’ai voulu photographier. Quand au petit nuage en bas à droite de ma photo, m’en suis-je occupé lorsque je l’ai prise, il y a une vingtaine d’années ? Je ne sais plus. J’aimerais pouvoir répondre par l’affirmative. Mais je préfère dire que la juxtaposition du Fruit et du Nuage a été due au hasard qui, comme on le sait, fait bien les choses.
La leçon qui m’en a été donnée va faire l’objet de ma méditation. Du fruit, tout le monde reconnaît le service bienveillant, l’obéissance à nos désirs. Mais il n’en est pas de même du nuage, qui jamais ne se laisse circonscrire dans une forme définie. Pourtant c’est lui qui m’inspire la meilleure leçon, que voici...
... Regarde toujours plus loin que le fruit, ne t’attache pas au fruit. Le nuage est plus loin, plus important. Certes il change toujours, et c’est bien souvent par miracle que le photographe le saisit. Question d’occasion, de hasard, de kairos... Mais la réalité elle-même, comme le nuage, est dans un constant changement, une perpétuelle impermanence. Nous jouons, mais quelque chose, que je ne sais pas nommer, déjoue tous nos plans. Pour certains c’est Dieu : c’est en tout cas un Grand Rire, qui renverse tous nos projets. Tant que tu t’attacheras aux fruits dans tout ce que tu entreprendras, tu te débattras dans une gesticulation qui te tiendra lieu d’action.
Apprends au contraire à regarder de façon objective et détachée le mouvement naturel des choses, leur propension secrète, ce sur quoi tu n’as pas de prise. Et d’ailleurs si tu te déprends ainsi, non seulement tu seras plus serein, mais aussi plus efficace. Tu dois savoir que nous ne pouvons jamais tout maîtriser, et c’est même ce détachement, cette déprise incarnés par le nuage, qui nous procure le meilleur fruit.
Et peut-être le Fruit lui-même est-il né du Nuage, comme celui qui fut l’objet de l’Annonciation, et qui féconda la future Mère de Dieu, couverte ou obombrée par lui. Admirable symbole...