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Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
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Désir et projections

Désir et projections

     C’est quand on dit à quelqu’un : « Je ne te reconnais plus » qu’on commence véritablement à le connaître. La tragédie de beaucoup de couples qui se forment avec la seule passion ou le seul désir pour base est là : au début, on n’ose pas se regarder ; et à la fin, on ne peut plus se voir.

Imaginons un tailleur qui ait fait un costume pour son client. Celui-ci vient l’essayer, et il ne lui va pas. Que dirions-nous si le tailleur voulait tailler dans le client ? Il faut au contraire qu’il retouche le costume. De même, pourquoi reprocher à l’autre de ne pas être conforme à l’idée qu’en solitude et loin de lui on s’en était fait ? Nous devrions au contraire retoucher le costume, et réviser ce que nous avions projeté sur lui. Il n’est pas conforme à nos rêves ? Soit. Retouchons-les.

   Si l’on n’a pas cette sagesse, qui consiste à adapter notre regard à ce qu’est l’autre objectivement, indépendamment du prisme diffractant à travers lequel nous l’avons vu au début, l’amour apparaîtra à la fin comme un mirage, et pourra lui succéder son exact contraire, le mépris....

Ces rêves que nous nous faisons de l’autre sont sans doute inévitables, très séduisants aussi, mais ne permettent sans doute pas de fonder une relation solide dans la durée. Ce sont en vérité des projections que nous faisons sur l’autre, sans égard à ce qu’il est lui-même et aussi à ce que nous lui devons. Souvent par exemple nous attendons que l’autre change pour l’aimer, alors que l’autre attend que nous l’aimions pour changer.

Deux illusions existent, dangereuses et symétriques, fruits toutes deux de projections. Les femmes veulent changer les hommes, les hommes ne veulent pas que les femmes changent – comme il se voit dans Sueurs froides (Vertigo) d’Hitchcock.

 

La tyrannie du mental

 

Le monde extérieur à nous est ordinairement notre représentation, l’image que nous nous en faisons, et tout notre monde mental est fait de projections (les vrittis, en sanskrit). Toutes les sagesses et spiritualités du monde nous mettent en garde contre elles, et nous invitent au contraire à voir objectivement, devant nous, ce qui est, toutes projections mises de côté. D’habitude elles nous asservissent et nous parasitent. Nous suivons rêveusement et passivement nos pensées comme singes se balançant dans les branches d’un arbre, au lieu de nous centrer et concentrer par exemple sur le seul réel présent constatable, sur le seul hic et nunc (ici et maintenant). Ces pensées qui sautent caractérisent ce qu’on appelle notre monkey mind (esprit de singe). Elles sont du domaine de l’imaginaire, et le salut vient, nous disent les sages de toutes les traditions, de la destruction de notre mental, de toutes les supputations, nœuds et crispations qui asservissent et paralysent notre psyché : « Je pense qu’il pense que je pense, etc. » La méditation de pleine conscience (mindfulness) peut permettre de les éloigner. – Pour avoir des exemples de ces « crampes mentales » voyez Nœuds, du psychiatre Ronald Laing.

Ainsi à force de suppositions sur les choses et les êtres nous fuyons la réalité, et très souvent nous nous mettons nous-mêmes à la torture, nous sommes nos propres bourreaux : heautontimoroumenoi. C’est pourquoi tous les sages disent : Si ton mental vit, tu meurs. Si ton mental meurt, tu vis.

Ce qui est vrai du salut spirituel en général l’est aussi de la bonne santé psychologique et relationnelle. Ainsi dans certains couples où il n’y a pas de vrai dialogue, il arrive que chacun se contente de supputer mentalement et isolément ce qu’éprouve l’autre, sans le lui demander expressément. Par exemple si l’un est inhibé par la peur, et s’il fait part à l’autre des doutes qu’il éprouve quant à lui sur la durée de la relation, ce dernier par contagion pourra adhérer à cette idée, même s’il pensait lui-même à cet instant qu’elle pouvait durer. Tant la peur est contagieuse ! S’achèvera alors une relation qui, sans projection de ce type, aurait pu bien fonctionner.

Malheureusement, cette position n’est pas toujours possible à tenir, et il est très difficile, dans toutes les relations que nous nouons avec les autres, de ne pas projeter. Cela va du plus anodin au plus catastrophique...

 

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Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :