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n commence toujours sa vie par aimer l’amour, avant d’aimer quiconque. On préfère éprouver le sentiment lui-même, avant de s’intéresser vraiment à quelqu’un....
Quand se termine l’enfance, et qu’apparaît l’adolescence, alors apparaît vraiment la première forme de l’amour, la première éprouvée dans chaque vie : l’amour de désir. Ce qu’on cherche, ce n’est pas forcément de rencontrer réellement ou effectivement quelqu’un, c’est de se trouver dans un certain état, celui d’être amoureux. On le ressent, et on s’y complaît.
On ne pense pas encore ce qu’on pourra voir ou entrevoir plus tard, qu’être amoureux et aimer sont des choses différentes. On croit peut-être, naïvement et abusé par les mots, que quand on est amoureux, on aime. Mais on oublie la forme verbale différente dans ces deux cas : être amoureux vise un certain état où l’on se trouve, une passivité. Et aimer est un verbe transitif, actif. Dans le premier cas, l’amour se ressent ou s’éprouve, dans un monde fantasmé dominé par le désir. Dans le second, il se prouve dans l’action. Ou s’il s’éprouve, c’est qu’il s’affronte à la réalité, à la personne même de l’autre...
Aussi l’amoureux attribue à ce qui est extérieur à lui le pouvoir d’éveiller, de causer ce qu’il ressent, alors qu’en réalité (mais il ne s’en apercevra que bien plus tard) c’est en lui-même que l’essentiel se passe, l’éveil du désir avec toutes ses harmoniques...
Cet amour de l’amour est une grande soif d’aimer, et comme on le sait le propre de la soif est de ne pas être difficile sur la nature du breuvage qui lui est présenté. On peut se désaltérer de tout, et de la première gourde venue. C’est pourquoi le dieu latin de l’amour, Cupidon, est présenté avec un bandeau sur les yeux : il rend aveugles ceux qu’il frappe de ses flèches.
Pourtant, si confus que soit cet état, l’abandonnerait-on ? De toute façon, après le sommeil ou la léthargie de l’enfance, le corps désire, et le cœur bat, et ce n’est pas rien. Enfin quelque chose se produit qu’il nous semble avoir attendu depuis toujours ! C’est comme un réveil. Voyez la Belle au bois dormant réveillée par l’étreinte du Prince charmant, ou encore le groupe sculpté de Canova : Psyché (l’Âme) réveillée par le baiser de l’Amour. Quoi au fond de plus décevant que de s’entendre dire, en manière de rassurer : « Il ne t’arrivera rien » ?
Car si l’amour fait souffrir, par exemple lors de la rencontre effective de l’autre, qui très souvent déçoit ou désabuse, il donne au moins l’impression de vivre. Quand on aime, on ne s’ennuie pas. Les ennuis d’amour ont ceci de bon qu’ils n’ennuient jamais. Au moins est-ce là ce qu’on peut comprendre rétrospectivement, avec le recul de l’expérience.
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Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :
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