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Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
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L'autre comme prétexte

L'autre comme prétexte

Ce que nous prenons pour la cause de notre amour n’en est en réalité que le prétexte ou l’occasion, tous deux tout à fait fortuits. Bien ambiguë donc est la formule qu’on prononce souvent à l’adresse de l’objet aimé : « Mon amour ». Faut-il comprendre, relativement à ce sentiment : « Toi qui causes le désir que j’éprouve », ou bien : « Toi qui en es le résultat » ?

En général, dans l’amour-désir ou l’amour-passion l’objet aimé n’est qu’un prétexte à fantasmes, imaginaire. Dans les premiers temps où le désir fait irruption dans nos vies, l’autre ne compte pas. On peut même dire que selon la logique de l’amour-désir on n’aime jamais personne quand on aime.

Un homme épris par exemple ne rêve pas d’une femme parce qu’il la trouve belle, il la trouve belle tout simplement parce qu’il s’en est persuadé et rêve à son sujet. C’est l’imagination qui joue ici le principal rôle. Il y a un très joli mot de Sacha Guitry là-dessus : « Comme vous étiez jolie, hier soir au téléphone ! » Il faut laisser les belles femmes aux hommes sans imagination.

D’où la disproportion manifeste entre le monde de l’amour-passion, fait de rêves (et parfois aussi de cauchemars), et celui du réel. Voyez, sur un mode plaisant, ce que dit Molière, imitant Lucrèce, sur les euphémismes de la passion :

L’amour, pour l’ordinaire, est peu fait à ces lois,
Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix ;           
Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,   
Et dans l’objet aimé tout leur devient aimable : 
Ils comptent les défauts pour des perfections,    
Et savent y donner de favorables noms.              
La pâle est aux jasmins en blancheur comparable ;         
La noire à faire peur, une brune adorable ;         
La maigre a de la taille et de la liberté ;
La grasse est dans son port pleine de majesté ;  
La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée, 
Est mise sous le nom de beauté négligée ;            
La géante paraît une déesse aux yeux ;               
La naine, un abrégé des merveilles des cieux ;    
L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne ; 
La fourbe a de l’esprit ; la sotte est toute bonne ;              
La trop grande parleuse est d’agréable humeur ;               
Et la muette garde une honnête pudeur.              
C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême            
Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.

                (Le Misanthrope, II, 4, v.711-730)

 

*

Ces passages sont tirés de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :