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Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
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Amour captatif et amour oblatif (II)

Amour captatif et amour oblatif (II)

Peut-être ce type d’amour est-il plus naturellement féminin que masculin. La phrase la plus émouvante de l’avant-dernier chapitre de L’Éducation sentimentale de Flaubert, chapitre qui avait pour Kafka la même grandeur que le Décalogue de Moïse, et que personnellement je ne peux jamais relire sans avoir les larmes aux yeux, est mise dans la bouche de Madame Arnoux, à l’adresse de Frédéric :

J’aurais voulu vous rendre heureux.

Il me semble que seule une femme peut prononcer ce type de phrase à l’adresse de l’être aimé : « Es-tu heureux ? » Et elle est heureuse elle-même si la réponse est affirmative, elle s’en satisfait pleinement. Cette phrase prononcée surprend toujours un homme qui l’entend, et l’émeut. Parfois aussi une femme peut se désoler de ne pouvoir donner davantage à un homme. Mais celui-ci alors peut toujours lui répondre qu’il ne lui demande rien, et que sa présence lui suffit.

Donnant la vie, la femme sait peut-être donner en général mieux que l’homme. Elle est dans la vie, l’abandon à elle, et lui dans l’action, qui souvent n’est que superficielle. Man does, woman is, disait Robert Graves : l’homme fait, la femme est. Il suffit pour voir cette différence essentielle de relire dans Madame Bovary la scène où Emma s’abandonne pour la première fois à Rodolphe (II, 9). Toute énamourée, son extase la fait vibrer de longues minutes et durant quasiment tout un long paragraphe du texte. Mais pour lui, l’unique phrase terminale le concernant claque comme un coup de fouet :

Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d’elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient comme si des colibris, en volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres. Elle sentait son cœur, dont les battements recommençaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au-delà du bois sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix qui se traînait, et elle l’écoutait silencieusement, se mêlant comme une musique aux dernières vibrations de ses nerfs émus. Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des deux brides cassées.

Comment mieux qu’en ce passage non pas démontrer, mais ce qui est bien supérieur, montrer la dysharmonie foncière entre les deux sexes ? Dissymétrie des sensations, décalage chronologique des orgasmes, mais aussi différence psychologique dans le mode de percevoir le monde, de s’y donner et ouvrir dans un cas, ou au contraire dans l’autre de s’en détacher, d’en faire abstraction dans l’action ou l’agitation.

On a constaté, par une expérience scientifique, que dès le jour suivant leur naissance les petites filles sont plus attirées par un visage se penchant sur leur berceau, et les petits garçons par un mobile s’agitant au-dessus de leur tête. Comme si tous leurs destins futurs respectifs de femmes et d’hommes s’y pouvaient lire : aux premières l’intérêt pour le contact humain et l’empathie, aux seconds le goût de l’action extravertie et de la performance.

Peut-être ici tiré-je des conclusions hâtives sur cette différence entre la femme et l’homme, peut-être rêvé-je. Mais si je me trompe, je me complais dans cette erreur…

*

Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :

 

ISBN : 9782322458394