... Bien bizarre est la vision du Dieu-Amour, donc vraiment la vision d’agapè appliquée à Dieu, chez les chrétiens. On se gargarise toujours de l’expression : « Dieu est amour », à partir de quoi évidemment on invite le croyant à faire de même, à aimer lui aussi. Cette inscription figure au fronton de maints temples et églises (par exemple le temple de Marsillargues dans l’Hérault), et elle est assurément une invite très engageante. Mais elle est toujours mise hors contexte, et pour voir de quel amour il s’agit dans l’esprit du rédacteur, il faut lire en entier le passage de cette première lettre de Jean :
Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour (ho theos agapè estin) (v.8). L’amour de Dieu a été manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui (v.9). Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu (génitif objectif), mais en ce qu’il nous a aimés (génitif subjectif) et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés (v.10). (4/8-10)
Qui ne serait d’accord avec l’idée a priori comblante du verset 8, sur le Dieu-Amour ? Et aussi peut-être avec celle verset 9, selon laquelle la vie peut nous être donnée par le Fils, à condition cependant, selon moi, qu’il s’agisse d’écouter ce qu’il nous dit, de préférer un Jésus enseignant qui nous sauve à un Jésus qui nous sauve en saignant ? Mais l’idée qu’on voit dans le dernier verset (10), celle d’un Dieu créancier inflexible recouvrant une dette, est-elle compatible avec celle qu’on se fait d’habitude de l’Amour ?
Normalement, semble-t-il, ce dernier doit être désintéressé et pardonnant. Or on ne réfléchit pas que si Dieu n’a pas hésité à livrer son Fils en victime expiatoire (grec hilasmos) pour nos péchés, cela exclut absolument l’idée de pardon. Pardonner implique qu’on « efface l’ardoise », qu’on annule une dette, non qu’on la recouvre. Si le créancier a été payé, il n’a pas pardonné. Il n’a fait que montrer sa dureté. Ce soi-disant Dieu-Amour apparaît ici particulièrement barbare et inadmissible à la raison. C’est ainsi que l’ont compris d’ailleurs les « hérétiques » sociniens. On peut bien donc dire, après saint François d’Assise, que « l’amour n’est pas aimé ». Mais pas s’il s’agit de ce bien singulier amour divin.
En outre, dirait un voltairien libre penseur, si le Christ, selon Paul, est « mort pour nos péchés », ne pourrions-nous pas pécher encore, pour qu’il ne soit pas mort pour rien ?
Enfin, songeons que ce scénario est exactement celui de la Messe catholique romaine traditionnelle, à partir de l’Offertoire où il s’agit bien de consacrer une victime (latin hostia) promise à un sacrifice sur un autel qui est bien dévolu à cet usage, le prêtre jouant le rôle d’un sacrificateur, sacrifice propitiatoire destiné à apaiser (placare) un Dieu courroucé.
Si donc on songe que cette Messe a structuré pendant de longs siècles l’imaginaire et la Weltanschauung (vision du monde) de l’Occident, il n’est pas étonnant que les versions sacrificielles de l’amour humain, calqué sur ce schéma religieux qu’elles imitaient, aient tant fleuri chez nous.
On a voulu aimer moins par ouverture naturelle du cœur que de façon sacrificielle, pour payer une dette, s’en acquitter auprès d’un Créancier redoutable, et acquérir ainsi, à force d’effort et de peine, un certain mérite personnel propre à le fléchir.
Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel mérite en tirez-vous ? (Matthieu 5/46)
Rien de plus intéressé au fond, de plus finalisé que cette idée de mérite ou de récompense dans la pratique de l’amour, mais rien aussi de plus ancré dans le cœur et la conduite de vie de certains. Nietzsche en a fait une déconstruction essentielle dans sa Généalogie de la morale. Cependant l’image n’en est pas très reluisante, et de toute façon les âmes y restent resserrées, non ouvertes. Et Gide dit très bien dans ses Nourritures terrestres :
Supprimer en soi l’idée de mérite, il y a là une grande pierre d’achoppement pour l’esprit… Je n’aime point ceux qui se font un mérite d’avoir péniblement œuvré. Car si c’était pénible, ils auraient mieux fait de faire autre chose...
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Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :
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ISBN : 9782322458394