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Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
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Amour et sacrifice (III)

Amour et sacrifice (III)

Paul écrit dans la fameuse hymne sur l’agapè, dont j’ai déjà parlé, et qui est souvent proposée aux mariages, comme modèle de vie aux futurs époux :

L’amour (agapè) excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. » (1 Corinthiens 13/7)

Eh bien, je ne suis pas d’accord avec cette vision du pardon inconditionnel, corrélée évidemment  aux options sacrificielles de son auteur. Supposons que l’épouse soit, plus tard, battue par son mari. Doit-elle l’excuser, le supporter ? Assurément non. Que doit-elle croire ? En quoi doit-elle espérer ? Cette injonction me semble très dangereuse. Si donc je reconnais évidemment la beauté littéraire de ce passage stylistiquement très travaillé (une utilisation triomphaliste et grandiloquente en est faite à la fin de Trois couleurs : Bleu, de Kieslowski, 1993), si je suis absolument d’accord avec le verset 2 : « Si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien » (ou : « Je suis un néant », comme traduisaient les Cathares), je ne pense pas qu’agapè ou l’amour de don doive « tout excuser, croire, espérer, et supporter ».

Le maximalisme même de la formulation paulinienne n’est pas tenable dans la pratique, de même que l’idée devenue habituelle en christianisme de pardon inconditionnel des offenses. Les Anciens ne concevaient le pardon d’une offense que si l’on pouvait y voir la possibilité d’une excuse. Pardonner est de la famille de comprendre en grec (syngignôskein) et en latin (ignoscere). C’est proprement chercher à comprendre les raisons d’un acte. En monde juif encore le pardon ne s’accorde que si celui qui peut en bénéficier le demande : cette façon de voir sert à le responsabiliser. Position aussi de Jankélévitch. – Mais en christianisme le pardon se donne sans condition. Cela fait le jeu évidemment des pervers narcissiques, dépourvus d’empathie, et en général des personnes toxiques, qui profitent de la naïveté et de l’angélisme de leurs victimes en les manipulant. Savoir aimer ne peut être tout accepter. Il faut ici un minimum de lucidité.

Il y a certes une belle phrase mise dans la bouche de Jésus :

Père pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. (Luc 23/34)

Elle est inspirée de l’enseignement de Socrate via Platon dans le Gorgias : « Nul n’est méchant volontairement ». Mais si elle est juste dans beaucoup de cas, celui des enfants au premier chef, et des personnes dites « normales », elle ne convient pas dans le cas où on se trouve en face d’une vraie méchanceté sadique, lucide et consciente. En pensant aux bourreaux de la Shoah, Jankélévitch l’a renversée :

Ne leur pardonne pas car ils savent ce qu’ils font.

Au reste, cet amour inconditionnel chrétien eut être déconstruit, comme l’a fait Nietzsche dans sa Généalogie de la morale : on peut dire qu’il est à base de ressentiment. Ne pouvant se venger de son agresseur, le chrétien dit qu’il ne le veut pas, il tend l’autre joue et transforme sa haine en amour, dans l’espérance que Dieu lui en saura gré pour plus tard...

*

Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :

 

ISBN : 9782322458394