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Le blog littéraire et artistique de Michel Théron
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Amour et amour-propre (I)

Amour et amour-propre (I)

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n des plus grands ennemis de l’amour est l’amour-propre. Il vient d’une survalorisation de l’ego (le « tout à l’ego » !), qui ne veut pas baisser pavillon dans la relation engagée et dans ces épreuves qui la guettent tout le temps (car ne soyons pas angéliques) : les fâcheries et les disputes. Sans doute vient-il aussi d’une importance excessive qu’on donne au regard des autres : on s’imaginerait « déchoir » si on acceptait sa défaite, au cas où peut-être ils viendraient à le savoir. On se fait un « point d’honneur » de ne pas le faire.

Mais on ne remarque pas assez, à propos du Cid de Corneille, que cette idée de point d’honneur est une soumission ridicule à la tyrannie du « Qu’en dira-t-on ? » D’ailleurs n’était le style, inaccessible pour eux, cette pièce au ressort dramatique absurde (tuer un homme pour un soufflet) serait parfaitement comprise par tous les jeunes de nos banlieues, qui valorisent tant le « respect » qu’on leur doit, ainsi que la préservation de leur « honneur » (même s’ils n’utilisent pas forcément ce mot) contre ceux censés y porter atteinte : il m’a mal regardé, il m’a manqué de respect, etc.

En réalité, l’honneur tient à ce qu’on fait soi-même, non à ce qu’on nous fait. Si quelqu’un nous agresse, c’est lui-même, et non pas nous, qu’il déshonore. Une femme violée n’est pas déshonorée, elle est victime d’un crime, et c’est son agresseur qui s’est déshonoré par ce qu’il a fait.

Cessons donc de vivre en dépendant du regard d’autrui : c’est évidemment un signe d’immaturité. Dans l’amour, l’enjeu est bien autre : c’est tout simplement le bonheur. Pourquoi dépendre de ces autres dont Sartre nous dit qu’ils sont une image de l’Enfer ? Il y a de la sagesse, même brutale, dans le mot de Sacha Guitry :

Si les gens qui disent du mal de moi savaient ce que je pense d’eux, ils en diraient bien davantage.

Tous les romans de Stendhal par exemple jouent sur l’opposition entre le prestige social, l’ambition de s’élever, et l’amour vrai. Aussi bien Julien Sorel, dans Le Rouge et le Noir, que Fabrice del Dongo, dans La Chartreuse de Parme, se retrouvent malheureux d’avoir sacrifié le second au premier. Ils ne sont heureux qu’en-dehors de la comédie sociale : en prison. Il ne faut jamais hésiter : entre l’ambition et l’amour, le second seul remplit la vie. « La gloire, disait Madame de Staël, est le deuil éclatant du bonheur. » De toute façon, comme disait Victor Hugo :

Si grand que soit un homme au compte de l’orgueil,         
Nul n’a plus de six pieds de haut dans le cercueil.

Même un roué cynique comme Valmont dans Les Liaisons dangereuses de Laclos finit par reconnaître à la fin que le souci de sa réputation de séducteur n’est rien à côté de l’amour vrai qu’enfin il a éprouvé avec la Présidente de Tourvel. Il l’avoue à la fin du roman au chevalier Danceny qui vient de le frapper à mort en duel : « On n’est heureux que par l’amour ». Il se repent, mais trop tard, d’avoir envoyé par souci de « frime » sociale à celle qu’il aimait la fameuse lettre de rupture (« On se lasse de tout, mon ange, c’est une loi de la nature, ce n’est pas ma faute, etc. » – lettre cxli), que Mme de Merteuil lui avait suggérée. En réalité c’était un piège qu’elle lui tendait, pour savoir s’il aurait la sottise d’y succomber. Mais il y a foncé tête baissée. Si sots sont les hommes, qui tels des petits coqs font passer leur souci de représentation sociale, leur vanité ou leur amour-propre, avant le bonheur que donne le vrai amour !

Enfin on notera que la jalousie, si fréquente dans l’amour captatif et les histoires passionnelles, n’a que peu de chose à voir avec l’amour lui-même, mais tout au contraire avec l’amour-propre. Cela ne l’empêche pas de gâcher la vie de beaucoup, qui ne réfléchissent pas à cette question, et qui deviennent des tourmenteurs-tourmentés, ou des persécuteurs-persécutés...

 

Ces passages sont extraits de mon livre Savoir aimer - Entre rêve et réalité, paru chez BoD en 2022. Pour plus de renseignements sur cet ouvrage, commandable chez l'éditeur et en librairie, merci de cliquer sur l'image ci-dessous :

 

ISBN : 9782322458394